Hiroshima, Nagasaki

22 janvier 2013

Article écrit en septembre 2013 par Cuypers et F. Mousty

 

 

 

Introduction

Il existe une littérature abondante et un grand nombre de témoignages sur les dommages causés par les bombardements en 1945 des deux villes Japonaises Hiroshima et Nagasaki. Il est très important que l’humanité reste consciente de ces événements. Les journées de mémoire du 6-9 août dans le monde entier et, en particulier, au parc “Mémorial Hibakusha” à l’Université de Mons, sont des témoignages importants.

Figure 1: Mémorial Hibakusha, Université de Mons

Notre devoir est aussi de continuer à mieux comprendre comment notre humanité est arrivée à agir de la sorte et d’interpréter ce qui s’est passé en 1945 et surtout durant les années successives.

Dans ce but il est utile d’analyser l’historique des événements et le contexte politique et militaire de cette époque et d’étudier “les leçons apprises ou non” par notre société de ces évènements et de leurs conséquences jusqu’à nos jours.

Cette analyse est subdivisée en trois parties:

  • science nucléaire et applications militaires;
  • “Atoms for Peace”, conséquences et résultats;
  • fin de la guerre froide.

L’évolution du développement des vecteurs des armes nucléaires (bombardiers, sous-marins, artillerie et fusées) n’est pas considérée dans cette réflexion (même si elle est un élément fondamental pour l’utilisation des armes nucléaires).

1 Science nucléaire et applications militaires

1.1 Recherche, développement et utilisation d’armes nucléaires

Figure 2:  Découvertes et développement en physique nucléaire 1895-1942

Pendant la première moitié du 20ième siècle, la communauté scientifique a fait un grand nombre  de découvertes fondamentales dans le domaine de la physique nucléaire (figure 2). Elles ont commencé avec la découverte de la radioactivité en 1896 (H. Becquerel, M. Curie) et sont arrivées en 1939 à la démonstration de l’existence de la fission nucléaire (O. Hahn, F. Strassman), de la réaction en chaîne avec l’uranium (F. Joliot, J. Perrin) et à l’évaluation de l’énergie libérée lors de ces réactions nucléaires.

Les résultats de ces nombreuses découvertes étaient échangés et discutés régulièrement pendant cette période (par exemple, lors des conférences Solvay à Bruxelles) au sein de la communauté scientifique, principalement en Europe (y compris l’Allemagne) et aux Etats-Unis

Pendant les années 30, les régimes nazi en Allemagne et fasciste en Italie avaient fait fuir d’éminents scientifiques de l’Europe principalement vers des Universités aux Etats-Unis et au Canada et les échanges scientifiques ont été pratiquement interrompus.

En 1939, la physique nucléaire avait atteint un niveau  permettant d’entrevoir des possibilités assez inquiétantes pour une application militaire de ces recherches.

Sur demande de E. Fermi, qui travaillait à la Columbia University aux Etats-Unis, et L.Szilard, travaillant dans différentes universités américaines, A. Einstein, le 2 août 1939, envoya  une lettre au président F. Roosevelt afin de l’informer d’un certain nombre de faits importants, liés au développement et à l’utilisation de l’énergie nucléaire.

Cette lettre mettait en évidence les points suivants:

  • le danger potentiel d’une arme nucléaire qui n’a pas de précédent du point de vue de sa puissance destructrice;
  • les laboratoires Allemands ont la connaissance des éléments fondamentaux de la physique nucléaire pouvant servir à la construction d’une bombe nucléaire et continuent, sans doute, la recherche et le développement dans ce domaine. Ces recherches sont conduites principalement dans l’Institut Kaiser Wilhelm à Berlin sous la direction de W. Heisenberg;
  • l’Allemagne a accès à l’uranium provenant des minerais qui se trouvent en Tchécoslovaquie et refuse l’exportation d’uranium vers d’autres pays;
  • les chercheurs aux Etats-Unis étudient  dans différents laboratoires universitaires les bases scientifiques et, en particulier, le principe de la réaction en chaîne, qui pourraient servir à la construction d’un explosif nucléaire. A. Einstein insistait sur le fait qu’il était urgent d’effectuer des travaux expérimentaux plus poussés afin de tester ces théories. Des travaux similaires étaient en cours en France sous la direction de P. Joliot;
  • il mettait en évidence un problème fondamental, c.à.d. le manque d’une quantité suffisante d’uranium aux Etats-Unis et la nécessité d’acquérir d’une façon urgente du minerai  d’uranium de pays comme le Canada ou le Congo Belge.

Sur la base de ces informations, on pouvait imaginer un scénario avec l’Allemagne qui développe et  possède une arme nucléaire tandis que les Alliés en  restent dépourvus alors qu’une seconde guerre mondiale est très probable.

La lettre de A. Einstein déclencha une grande préoccupation au niveau politique aux Etats-Unis et le président F. Roosevelt fut amené à prendre une décision lourde de conséquences, c.à.d.  lancer  un programme important pour la construction d’une arme nucléaire. Ce programme débuta officiellement en 1942 sous le nom de “Manhattan Project” en collaboration avec le Canada et la Grande Bretagne.

Figure 3: Premier réacteur nucléaire, Chicago, 1942

En décembre 1942, E. Fermi et L. Szilard avec leur équipe démontrèrent expérimentalement (figure 3) le phénomène de la réaction en chaîne à Chicago dans une expérience utilisant un assemblage de blocs de graphite (modérateur) et des barreaux d’uranium naturel et construisirent ainsi le premier réacteur nucléaire.

Alors que les études de physique nucléaire aux Etats-Unis avaient été développées dans les Universités, il fut nécessaire établir des centres spécialisés à Los Alamos (recherche et développement), Oak Ridge (enrichissement d’uranium) et Hanford (production de plutonium) pour mettre en pratique les activités expérimentales et technologiques, définies dans le projet Manhattan. Beaucoup d’autres centres de recherche furent aussi impliqués dans ce projet.

En 1945 plusieurs bombes nucléaires furent construites (à base d’uranium et à base de plutonium). Une bombe (Pu) fut expérimentée à Alamogordo dans le désert du Nouveau Mexique le 16 juillet 1945.

Après la fin de la guerre en Europe (8 mai1945), les Etats-Unis cherchaient les moyens pour mettre fin rapidement à la guerre contre le Japon. Un des scénarios considérés était d’utiliser l’arme nucléaire à peine développée mais dont la capacité de destruction était encore mal connue (en particulier lors de son utilisation sur des villes).

Finalement, H. Truman, nommé Président des Etats-Unis après le décès de F. Roosevelt le 12 avril 1945, décida d’utiliser les deux bombes nucléaires sur Hiroshima (6 août) et Nagasaki (9 août), provoquant des dégâts sans précédent. Ces bombardements  portèrent à la capitulation du Japon le 15 août.

Le bombardement des deux grandes villes au Japon a porté l’humanité dans l’ère nucléaire militaire

 

1.2 Guerre Froide

En 1945, se déroula la conférence de Yalta (4 -11 février.1945) entre  les Etats-Unis (F. Roosevelt), la Grande Bretagne (W. Churchill) et l’URSS (J. Staline). 

Cette conférence avait comme but:

  • d’esquisser le sort de l’Allemagne après que la résistance de l’armée allemande aurait été vaincue;
  • créer une organisation internationale pour la sauvegarde de la paix et de la sécurité, plus tard appelée “Organisation des Nations Unies” (ONU);
  • définir les frontières de certains pays de l’Europe libérée et la forme de gouvernement sous lequel désiraient vivre ces pays.

Les négociations entre les Etats-Unis et l’URSS, successives à la conférence, furent très difficiles et  menèrent à la “guerre froide”.

Deux éléments importants sont à noter dans ce contexte: l’URSS avait envahi une grande partie de l’Europe et, en particulier, une partie de l’Allemagne. D’autre part, les Etats-Unis possédaient l’arme nucléaire.

La suprématie militaire des Etats-Unis possédant l’arme nucléaire fut de courte durée. En effet  quatre  ans après le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki la Russie  réalisa le premier test d’une bombe nucléaire en 1949 et la Grande Bretagne en 1952.

En 1949 furent créés les alliances militaires, d’une part l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN)) et d’autre part le Pacte de Varsovie.

.Graduellement se développa une course à l’armement nucléaire entre les Etats-Unis et l’URSS. La Grande Bretagne, la France et la Chine lancèrent rapidement des programmes nucléaires militaires.

La figure 4 montre la suite des événements importants dans la période 1939 – 1953.

Le fait de “posséder ou non  des armes nucléaires” comme moyen de dissuasion a prouvé être d’une importance capitale pendant toute la période de la guerre froide et même jusqu’à nos jours.

Figure 4: Science nucléaire et applications militaires

1.3 Leçons apprises suite au développement et à l’ utilisation des premières armes nucléaires

On peut examiner quelles leçons ont été apprises des évènements, cités dans les paragraphes précédents dans les domaines scientifique/technique, militaire, politique, humanitaire et plus tard industriel.

Pour le monde scientifique les explosions ont confirmé les connaissances théoriques et pratiques prévues par les travaux  dans les laboratoires de recherche et dans le cadre du projet Manhattan pour le développement d’une arme nucléaire.

Les scientifiques ont également réalisé que les dégâts (humanitaires et matériels) dans les villes de Hiroshima et Nagasaki avaient une dimension tragique, et ne pouvaient pas être comparés à l’essai  de l’explosion à Alamogordo dans le désert du Nouveau Mexique le 16 juillet 1945.

En même temps une partie du monde scientifique, qui avait été  témoin ou impliqué dans le développement d’armes nucléaires dans le cadre du projet Manhattan, s’est opposée à la continuation du développement de ces armes et, en particulier, celle  des armes thermonucléaires. Plusieurs mouvements de protestation sont nés à ce moment.

Le monde militaire, qui contrôlait de près toutes les activités du projet Manhattan a pu évaluer l’utilisation d’une bombe nucléaire dans des conditions de conflit et l’opérabilité de son déploiement.

Sur cette base, les militaires ont développé une nouvelle stratégie, tenant compte de la disponibilité d’une arme de puissance destructive très supérieure aux armes traditionnelles. Ils ont par la suite lancé avec des industriels des programmes importants pour la construction de bombardiers, de fusées de portées différentes, et de sous marins (premier sous marin nucléaire en 1954) pour le lancement des armes nucléaires y compris celles à têtes multiples.

D’un point de vue politique, pour les Etats-Unis les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki furent décisifs pour mettre fin à la guerre avec le Japon.

 La possession de bombes nucléaires démontra la supériorité technologique des Etats-Unis dans le développement d’armes de destruction massive.

Les Etats Unis ont pu, en conséquence, exercer une  forte pression de dissuasion vis à vis d’autres puissances mondiales (principalement l’URSS). Ce moyen de dissuasion permettait de réorienter et renforcer la stratégie politique des Etats-Unis. Ce dernier point prenait toute son importance, considérant les difficultés rencontrées lors des négociations avec l’URSS durant et  après la conférence de Yalta.

Il est intéressant de noter que l’arme nucléaire fut développée dans le cadre du conflit avec l’Allemagne et qu’ensuite elle fut utilisée contre le Japon.

Il faut également constater qu’après les bombardements au Japon, d’autres pays se sont rendus compte de la supériorité militaire des Etats-Unis grâce à la possession de l’arme nucléaire. Ceci a amené certains pays à  accélérer le développement d’un programme nucléaire militaire, en particulier en URSS et en Grande Bretagne et plus tard en France et en Chine.

D’autres pays ont été motivés pour également développer des technologies ou même des armes nucléaires (e.g. Suède, Suisse, Italie) mais ont abandonné plus tard leurs projets.

Aux Etats-Unis et au sein du monde politique international (ONU) une forte opposition se manifesta au développement et utilisation d’armes nucléaires dans le monde (e.a. la proposition Atchison/Lelienthal et le plan Baruch, en 1946, visant à instaurer une organisation mondiale de contrôle de toutes les activités nucléaires dans le monde). Ces propositions furent rejetées par l’URSS.

Le monde humanitaire, constitué par des services de santé et organisation d’intervention en cas de désastre naturel ou de guerre fut  confronté à une situation absolument désastreuse et sans précèdent après le bombardement de Hiroshima et Nagasaki. Il a fallu établir le niveau des dégâts matériels et de la santé de la population suite aux phénomènes du flash (incendie), explosion et irradiation de la population provoqués par les bombardements nucléaires et porter, si possible, les soins urgents à la population. Mais en même temps les bombardements avaient fortement réduit les différents services d’intervention (hôpitaux, soins médicaux, pompiers, protection civile….).

Il fut constaté qu’aucune organisation civile n’était capable d’affronter un évènement à cette échelle de destruction.

Un grand nombre d’études furent  par la suite  lancées pour évaluer les effets à court, moyen et long terme des brûlures et irradiations internes et externes des êtres humains, qui ont survécu à cette énorme tragédie.

2 “Atoms for Peace” conséquences et résultats 

Dans le contexte du climat  politique très tendu au niveau mondial et la course aux armements, surtout nucléaires, les Etats-Unis et pays alliés,  lancèrent une initiative à l’ONU, appelée “Atoms for Peace”. Elle fut présentée le 8 décembre 1953 à l’assemblée générale des Nations Unies à New York par D. Eisenhower, président des Etats-Unis.

Ce discours mettait l’accent sur les rapports Est/Ouest et les conséquences très graves d’un conflit nucléaire. Il mettait en même temps en évidence le rôle important que pourrait jouer dans l’avenir le développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques.

Le discours évoquait également la préoccupation concernant la diffusion du “know how” et la prolifération des matières fissiles permettant la fabrication d’armes nucléaires.

A la fin du discours « Atoms for Peace » des propositions concrètes furent présentées:

  • “encourager au niveau mondial la recherche des moyens les plus efficaces de l’utilisation de matières fissiles à des fins pacifiques, et en donnant l’assurance aux chercheurs d’avoir les matières fissiles à disposition pour conduire toutes les études expérimentales, qui seraient nécessaires”;
  • “commencer à diminuer le potentiel de puissance de destruction des stocks nucléaires du monde”;
  • “donner la possibilité de montrer à toutes les personnes de toutes les nations du monde, à l’Est comme à l’Ouest dans cette période de clarification (enlightening)”, que les grandes puissances sont d’abord intéressées aux aspirations humaines plutôt qu’à la construction d’armement »

L’article, publié dans le Bulletin numéro 118 de l’AMPGN analyse d’une façon plus détaillée les conséquences pratiques, 59 ans après le discours « Atoms for Peace », des propositions du discours ; ici seulement quelques faits importants sont rappelés.

2.1 Première proposition: utilisation de l’uranium à des fins pacifiques.

Les applications médicales, agricoles, industrielles et la production d’énergie furent prises en considération. Clairement il était nécessaire de disposer du matériel fissile i.e. l’uranium, et des technologies développées dans le cadre des programmes militaires.
La première proposition envisageait la création d’une Agence dans le cadre des Nations Unies pour gérer et distribuer l’uranium utilisé dans les projets pour l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Cette gestion par l’Agence devait fournir aussi des garanties et vérifications que les matières et activités nucléaires à finalité pacifique ne soient pas détournées à des fins militaires. Cette agence fut créée plus tard en 1957 et est connue aujourd’hui sous le nom d’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) et se trouve  à Vienne

Une conférence internationale sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique fut organisée en 1955 à Genève et peut être considérée comme le point de départ en termes concrets de l’initiative “Atoms for Peace”. 

Le transfert de technologies et de matières fissiles utilisées dans le cycle militaire vers le cycle civil  donna lieu à partir de 1955 à l’établissement dans divers pays d’une commission nationale pour l’énergie nucléaire et ensuite à la création de centres de recherche nucléaire dans de nombreux pays, en particulier, dans les pays occidentaux, dont la Belgique (centre de Mol). Il y a eu, au début, en Europe, un soutien significatif des Etats-Unis, France et Royaume-Uni aux pays non dotés d’armes nucléaires pour accéder aux connaissances et technologies nucléaires.

Egalement, en 1968, dans le cadre de l’AIEA fut établi le Traité de Non Prolifération ( TNP ), instrument indispensable permettant à l’Agence les vérifications nécessaires pour éviter la prolifération des matières nucléaires pour d’ éventuels programmes militaires.

Le Traité de Non Prolifération, approuvé en 1968, entra en vigueur en 1970 après ratification par les gouvernements dépositaires (Etats-Unis, URSS et Royaume-Uni) et 40 autres pays signataires.   

Il faut noter que le TNP définit clairement les obligations des pays non dotés d’armes nucléaires et les relations pratiques entre les pays “nucléaires” (dotés d’armes nucléaires) et les pays “non nucléaires” (non dotés d’armes nucléaires).

La décision de définir quels sont les pays nucléaires (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne et URSS) a été prise en 1967 après des discussions multilatérales dans le cadre de l’AIEA.

Le TNP dans l’article VI précise également les devoirs des pays dotés d’armes nucléaires de la façon suivante : « Chacune des Parties du Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires ».

Aujourd’hui, l’AIEA a des responsabilités et des obligations dans le domaine des applications des garanties (safeguards) dans 173 pays, dont cinq pays nucléaires et 168 pays non nucléaires.

Elle effectue des vérifications et inspections dans toutes les installations nucléaires, principalement dans les pays non nucléaires.

En 1957 fut établi au niveau européen (les six pays fondateurs de l’Union Européenne) le traité EURATOM. Ce traité définit entr’autres les responsabilités et les procédures de contrôle appliquées au sein de la Communauté Européenne (aujourd’hui 27 pays membres) pour s’assurer que les matières nucléaires ne soient pas détournées des usages déclarés. Ce contrôle est effectué par des inspecteurs de la Commission Européenne depuis 1957.

On peut constater qu’après 59 ans de l’initiative « Atoms for Peace », proposée par les Etats-Unis en 1953, une industrie nucléaire très importante s’est développée principalement pour des applications dans les domaines énergétiques, médicaux et industriels. Ces développements et leurs applications ont lieu principalement, au Canada, dans la Communauté Européenne, en Corée du Sud, aux Etats-Unis, Japon, et en Russie, et plus tard dans un grand nombre d’autres pays (e.a. Chine, Inde).

2.2 Deuxième proposition: diminution du potentiel de puissance destructive des stocks d’armes nucléaires du monde

En 1952, trois pays, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS sont en possession de la bombe atomique. On aurait pu espérer que le discours “Atoms for Peace” de l’année suivante allait ralentir sinon arrêter le développement et les essais d’armes nucléaires. En réalité, ce fut le contraire (figure 5): la France procéda au premier essai d’une bombe atomique en 1960 et la Chine en 1964. De plus, les pays nucléaires développèrent les premières bombes thermonucléaires : les Etats-Unis en 1952, l’URSS en 1955, le Royaume-Uni en 1957, la France en 1966 et la Chine en 1967.

Figure 5: Programmes nucléaires militaires (1953-1989)

Plus de 2050 essais d’explosion nucléaire (figure 6) ont été effectués dans différentes parties du monde durant la période 1945–1998. En pratique les essais d’explosion ont été suspendus après 1992 (après la définition du « comprehensive test ban treaty CTBT ») sauf quelques cas isolés tels que Pakistan, Inde et Corée du Nord.

L’Inde effectua des tests en 1974 et 1998, le Pakistan en 1998 et la Corée du Nord en 2006 et 2009. L’Inde et le Pakistan n’ont jamais signé le TNP, tandis que la Corée du Nord s’en est retirée en 2003. L’Afrique du Sud (probablement en collaboration avec Israël) effectua un test vraisemblablement en 1979.

Figure 6: Essais explosions d’armes nucléaires au niveau mondial   

La guerre froide n’a fait qu’accélérer la course aux armements. A titre indicatif  la figure 7 présente quelques données sur le nombre estimé de têtes nucléaires au niveau mondial en 2011.

Figure 7: Nombre estimé de têtes nucléaires au niveau mondial en 2011

En 1962 une crise s’est déclarée entre les Etats-Unis et l’URSS avec la construction à Cuba par les soviétiques d’une base de lancement de missiles. Il y eut une réaction très ferme du Président J.F. Kennedy, et les travaux furent finalement interrompus et un accord entre J.F. Kennedy et N. Khrouchtchev fut conclu le 27 Octobre 1962. Même si l’intention de l’URSS d’user de têtes nucléaires n’était pas prouvée, l’épisode fut considéré comme très délicat dans les relations Etats-Unis et URSS et au niveau mondial. Heureusement la raison a pris le dessus sur la voie militaire.

Malgré le fait qu’il y ait eu une course aux armements acharnée pendant les années 50 à 90, on ne peut pas oublier les efforts multiples déployés en parallèle, depuis plus d’un demi siècle, pour limiter le développement et le déploiement d’armes nucléaires. Ces efforts continuent encore sans relâche aujourd’hui et sont brièvement mentionné dans la troisième partie de cet article.

2.3 Troisième proposition: démontrer l’intérêt pour les aspirations humaines plutôt que la construction d’armement

Alors qu’au cours des années qui ont suivi le discours “Atoms for Peace” un grand nombre de résultats positifs ont été obtenus dans le domaine de l’application pacifique de l’énergie nucléaire, il faut bien constater que l’objectif de diminuer d’une façon significative la construction d’armes et  d’arsenaux nucléaires n’a pas été atteint à ce jour. Plusieurs pays au sein de l’ONU continuent à exprimer avec insistance cet état de fait.

Malgré tout, il est important de souligner l’esprit constructif du discours “Atoms for Peace”. Celui- ci reste le pas décisif pour le développement et l’application de l’énergie nucléaire dans de nombreuses options de notre vie de tous les jours et ceci avec toutes les garanties nécessaires pour assurer “la non prolifération des matières fissiles et technologies sensibles” vers des programmes militaires.  

Le discours “Atoms for Peace” reste aussi une base fondamentale pour continuer à exercer une pression sur les pays dotés d’armes nucléaires, pour mettre en œuvre tous les efforts pour “diminuer le potentiel de la puissance destructive des stocks militaires du monde et, « in fine », pour éviter des conflits qui pourraient avoir recours aux armes nucléaires.

3 La fin de la guerre froide

3.1 Relations Etats-Unis et URSS

Les années 80-90 ont été riches en événements d’une façon générale et en particulier dans le cadre plus spécifique du désarmement nucléaire.

Au début des années 80 l’URSS est entrée dans une crise économique très profonde créant  une  instabilité politique dans plusieurs pays.

En 1983 le Président des Etats-Unis (R. Reagan) lança le programme « Strategic Defence Initiative (SDI) », appelé aussi « guerre des étoiles », correspondant à l’installation d’un réseau de satellites capable de détecter et détruire des missiles balistiques lancés contre les Etats-Unis.

A partir de 1985 des discussions  ont eu lieu entre les Etats-Unis (R. Reagan) et l’URSS (M. Gorbatchev) en vue d’améliorer les relations entre les deux pays  par l’établissement d’un esprit de confiance et de collaboration dans différents domaines.

 En 1987 les Présidents des Etats-Unis et de l’URSS ont considéré la possibilité de la démolition du mur de Berlin. La première ouverture de ce mur s’est faite ensuite le 9 novembre 1989, symbole et événement plus qu’important.

Des discussions eurent lieu également en 1987 sur l’élimination des missiles nucléaires en Europe (Pershing, Cruise).

Finalement ces discussions ont abouti à la fin de la guerre froide entre les deux puissances en 1989.

Le début des années 90 a connu aussi de très grands changements au sein même de l’URSS, sous la présidence de M. Gorbatchev, et plus tard de B. Ieltsine. Ces changements de régime politique ont abouti à la dissolution de l’URSS en 1991 et la formation d’une Communauté des Etats Indépendants (CEI). En 1991 il y a eu également la dissolution du Pacte de Varsovie.

L’URSS avait déployé des têtes nucléaires dans trois pays satellites : Biélorussie, Kazakhstan et Ukraine. Le démantèlement de l’URSS a eu comme conséquence le rapatriement des têtes nucléaires de ces trois pays vers la Russie. Ensuite ces trois pays, qui étaient en pratique mais non officiellement considérés comme des pays dotés d’armes nucléaires, ont signé le traité de non prolifération comme pays non dotés d’armes nucléaires

Pendant cette période les pays occidentaux ont développé des programmes d’assistance à la CEI dans les domaines de la sécurité, la  protection et le contrôle des matières nucléaires des installations nucléaires. En URSS les programmes nucléaires militaires et civils étaient exécutés dans les mêmes installations industrielles. Après la dissolution de l’URSS, la Russie a décidé de changer d’une façon significative le système de sécurité et protection des installations nucléaires en s’inspirant des méthodes utilisées dans l’Occident telle que la comptabilité et les vérifications de stocks et mouvements de matières nucléaires dans les installations pour éviter le vol de matières stratégiques.

Malgré ces grands changements politiques et une certaine détente entre les Etats-Unis et la Russie le développement d’armes nucléaires a continué et il y a encore aujourd’hui un effort important pour le développement d’armes nucléaires plus sophistiquées (système de lancement, dimension et capacité de destruction plus ciblée et plus adaptée aux stratégies militaires requises).

Les deux puissances sont confrontées également à la nécessité technique d’un renouvellement et d’adaptation des têtes nucléaires déjà déployées.

Finalement les deux puissances sont/seront confrontées à un défi très important, c.à.d. le désarmement et ensuite le démantèlement des têtes nucléaires anciennes ou plus indispensables, afin de se conformer aux exigences de l’accord Start 3 (approximativement 1500 têtes par pays).  Deux éléments fondamentaux sont à prendre en considération. Le premier est le choix du déploiement. Dans ce cadre on pourrait espérer une réduction d’approximativement 250 têtes nucléaires en Europe (dans le cadre de l’Otan). Le deuxième élément est technique et se rapporte au démantèlement dans une période de temps raisonnable et le stockage, sous très haute surveillance, des composants et en même temps de s’assurer que ceux-ci ne pourront plus être assemblés plus tard.

3.2 Relations  multinationales

En 1957, le premier système multinational fut fondé en Europe,  le Traité Euratom, déjà mentionné auparavant, et qui compte aujourd’hui 27 pays de l’Union Européenne.

 En 1991, l’Argentine et le Brésil ont rejoint ensembles le Traité de Non Prolifération (créant également un système régional d’inspection appelé ABACC), fournissant ainsi une assurance mutuelle d’un développement uniquement pacifique de l’énergie nucléaire dans chacun de leur pays.

Il faut également mentionner les accords, appelés « nuclear weapon free zones», établis entre les Nations Unis (AIEA) et un groupe de pays qui déclarent officiellement bannir toute activité de développement, déploiement et utilisation d’armes nucléaires dans un territoire donné et  établir un mécanisme de contrôle et de vérification de l’application de cet accord. Il existe à présent officiellement huit accords du type « nuclear weapon free zones » dans le monde et en particulier, les accords de Tlatelolco (1969) pour l’Amérique Latine, de  Rarotonga (1986) pour le Pacifique Sud, de Bangkok (1997) pour l’Asie du Sud Est, de Pelindaba (2009) pour l’Afrique, et de l’Asie Centrale (2009). Un autre accord important est en discussion pour le Moyen Orient.

Posséder l’arme nucléaire est considéré depuis pratiquement 1945 un moyen de dissuasion et protection. Ceci a mené au cours des années au développement, ouvertement ou en secret, de programmes nucléaires dans différentes parties du monde. On peut citer quelques exemples significatifs :

L’Afrique du Sud avait développé un programme militaire et avait procédé  vraisemblablement à la première explosion en 1979, probablement en collaboration avec Israël. Les deux pays n’avaient pas souscrit au TNP. A la fin de la politique d’apartheid en 1991 l’Afrique du Sud a décidé de mettre entièrement fin au programme nucléaire militaire, de détruire toutes les installations de recherche et développement de ce programme et de se débarrasser des matières fissiles en sa possession. Ensuite l’Afrique du Sud décida également de signer en 1991 le Traité de Non Prolifération.

Israël a développé un programme nucléaire militaire depuis de nombreuses années et n’a jamais adhéré au TNP. Ce pays se trouve dans une région du monde très sensible d’un point de vue politique et a développé un arsenal nucléaire (jamais officialisé) pour se protéger de certains pays voisins et comme moyen de dissuasion.

L’Inde et le Pakistan ont depuis longtemps eu des tensions politiques. L’Inde a développé un programme militaire et a procédé à des tests en 1974 et 1998. Le Pakistan a également développé un programme militaire et a fait son premier test en 1998. Les deux pays n’ont jamais adhéré au TNP. La menace de l’utilisation de ces armes reste un élément de grande inquiétude au niveau mondial.

La Corée du Nord et du Sud sont en conflit depuis la guerre de Corée en 1950, en fait  l’armistice n’a jamais été signé.

Les deux pays ont adhéré au TNP. Cependant, la Corée du Nord décida de développer un programme militaire afin de se doter de l’arme nucléaire et se retira du TNP en 2003. Elle fit ensuite son premier test d’un engin nucléaire en 2006 et le second en 2009.

La Libye décida d’adhérer au TNP en 2004, suite à des pressions importantes des pays occidentaux (découverte du réseau clandestin d’A.Q, Khan ).

 On ne peut pas ignorer que depuis 1990 un nombre de pays, signataires du TNP (tel que l’Irak, l’Iran et la Syrie), sont fortement suspectés sur la base d’observations et contrôles de l’AIEA de développer clandestinement des programmes nucléaires militaires. Des efforts importants au niveau politique et à l’ONU sont déployés pour éviter cette prolifération qui crée des tensions importantes dans le monde. Le schéma de la figure 8 présente quelques étapes importantes d’un point de vue de la non prolifération nucléaire à partir de 1989.

Figure 8: Energie nucléaire (période 1990 à nos jours)

3.3 Applications pacifiques de l’énergie nucléaire (après les années 80)

Après les accidents de Three Mile Island en 1979 et de Tchernobyl en 1986 et dernièrement de Fukushima, la construction de réacteurs nucléaires pour la production d’énergie électrique et thermique a fortement ralenti.

L’attention s’est concentrée sur l’amélioration de la sureté et de la sécurité des réacteurs. Les réacteurs du type LWR sont les plus nombreux  (approximativement 450 réacteurs installés dans le monde) et la construction de réacteurs, dits génération 3 a commencé dans différents pays (Finlande,  France et  Chine).

Des études sur une nouvelle génération de réacteurs de puissance (appelée génération 4) sont menées actuellement dans un cadre international (Forum Generation 4) dans un grand nombre de laboratoires et centres de recherche du monde.

A cause du vieillissement des réacteurs nucléaires, des études et des expériences sont en cours sur les techniques a mettre en œuvre pour le démantèlement des réacteurs en fin de vie.

 Un grand effort a été également dédié à la construction d’installations industrielles pour le retraitement de combustible irradié, en particulier en Europe (installation de La Hague en France et de Sellafield en Grande Bretagne) et à Rokkasho au Japon et les études sur le traitement et stockage des déchets radioactifs.

Dans le domaine médical il y une croissance importante dans l’application des radioéléments à des fins thérapeutiques.

Dans le domaine industriel les applications se sont également étendues mais il faut noter que le nombre de réacteurs à haut flux de neutrons et gamma (type material testing) a fortement diminué, car plusieurs de ces réacteurs ont été construits dans les années 50 et 60 et arrivent en fin de vie et leur rentabilité est souvent mise en discussion. Cette situation risque également dans un avenir proche de créer un problème pour la production de radioéléments utilisés en médecine.

3.4 Traités internationaux dans le cadre de la non prolifération des armes nucléaires et leur applications

Depuis la définition et ratification du Traité de Non Prolifération en 1970, un certain nombre d’autres traités et accords internationaux ont été conclus ou en phase de l’être. Ces efforts continuent encore aujourd’hui.

On peut citer les principaux:

Additional Protocol (AP) : Le protocole « additionnel » au TNP a été conçu pour les pays ayant adhéré aux accords de « safeguards » de l’AIEA, et a comme but de renforcer l’efficacité des systèmes de contrôle pour contribuer aux objectifs de la non prolifération nucléaire. Il définit certaines règles et procédures de déclarations d’activités nucléaires des Etats Membres et l’accès des inspecteurs dans les installations nucléaires. Ce protocole fut approuvé par le Conseil des gouverneurs de l’AIEA en mai 1997 et est déjà mis en œuvre dans un grand nombre de pays.

Fissile Material Cutt-Off Treaty (FMCT) : pour l’arrêt de la production de matières nucléaires de qualité militaire (e.g. uranium hautement enrichi, plutonium) et le démantèlement d’une partie des stocks d’armes nucléaires. Ce Traité est encore en discussion par les différents pays concernés directement.

Comprehensive Test Ban Treaty (CTBT) : pour l’interdiction des essais nucléaires, qui a été approuvé par un grand nombre de pays à l’exception des Etats-Unis, mais qui est en pratique appliqué par tous les pays depuis le début des années 90, y compris les Etats-Unis mais avec exception du Pakistan, de l’Inde et de la Corée du Nord, qui ont fait encore des tests après cette période.

En 1963 un accord avait été conclu (LTBT) pour une interdiction d’essais nucléaires dans l’atmosphère et en mer.

Strategic Arms Reduction Treaty (START) : Ce traité a été conclu récemment entre les Etats-Unis et la Russie pour le démantèlement des têtes nucléaires et la limitation du déploiement  approximativement à 1500 têtes nucléaires pour les Etats Unis et idem pour la  Russie. Ce traité se réfère aussi à l’article 6 du TNP, qui définit les devoirs des pays dotés des armes nucléaires.

D’autres traités/accords existent par exemple, sur le contrôle de l’exportation de matières (non nucléaires) et technologies sensibles (Nuclear Suppliers Group (NSG), Zanger Committee).

4 Conclusions:

Dans les trois chapitres précédents on a mis en évidence un nombre de « leçons apprises et non » après le bombardement nucléaire de Hiroshima et Nagasaki en 1945. Cette liste n’est certainement pas exhaustive.

L’énergie nucléaire utilisée à des fins militaires continue à préoccuper une  grande partie de notre société, 67 ans après les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Même si depuis 1945 plus aucun bombardement nucléaire n’a eu lieu, notre société craint qu’en cas de besoin extrême cette arme pourrait être utilisée lors de conflits par des états ou par des organisations terroristes irresponsables.

Une certaine peur s’exprime aussi à cause du danger potentiel des effets des radiations nucléaires, en général, et un très grand nombre d’études ont été effectuées et continuent aujourd’hui afin d’ évaluer l’impact de ces radiations sur la santé des hommes. 

Ces préoccupations peuvent se justifier car notre société est mal ou pas informée des dangers des applications de l’énergie nucléaire et de la radioactivité en général.

Le « nucléaire », comprenant les applications civiles et les applications militaires, est présent dans notre société et on ne peut pas l’ignorer.

Devant les questions touchant les applications nucléaires, il est nécessaire de se rappeler les bases sur lesquelles elles sont nées et développées depuis plus d’un demi siècle. C’est seulement en réfléchissant à cette évolution que l’on pourra trouver une voie de sortie au débat souvent partiel, non objectif, parfois intéressé ou par manque de connaissance d’un sujet très complexe mais qui nous touche tous de près. Notre société a fortement évolué depuis le discours de « Atoms for Peace » et la guerre froide.

La grande difficulté est d’informer la société civile d’un point de vue politique, économique et social des applications, dangers et bénéfices d’un domaine aussi vaste et difficile.

C’est le devoir de l’opinion publique, des scientifiques, des industriels et des observateurs indépendants de s’engager à faire cet examen et  communiquer les résultats aux décideurs, la classe politique et à la société civile en général.

L’application de l’énergie nucléaire a été et restera influencée par un ensemble de paramètres techniques, politiques, militaires et humanitaires. 

Finalement, il faut être conscients que pour des raisons de sécurité nationale ou régionale, les armes nucléaires ne disparaîtront malheureusement pas aussi longtemps que notre société n’aura pas réussi à créer une détente politique importante soit au niveau des superpuissances soit au niveau régional.

C’est peut être cette conclusion générale qui fait partie des leçons apprises des bombardements de Hiroshima et Nagasaki en 1945.